Le survivalisme est de plus en plus populaire mais ....
Une tendance autrefois réservée aux marginaux convaincus de l'imminence de l'apocalypse gagne désormais en popularité auprès des catégories socioprofessionnelles supérieures (CSP+). Le survivalisme, ou l'art de se préparer à survivre dans des conditions extrêmes, séduit un public de plus en plus large, surtout depuis la crise sanitaire. Cependant, on préfère aujourd'hui utiliser des termes comme "outdoor" ou "autonomie", aux connotations plus positives.
Qui sont ces nouveaux adeptes du survivalisme mainstream ? Bertrand, un commercial parisien de 40 ans travaillant dans la même entreprise depuis deux décennies, fait partie de ces mordus des "micro-aventures" en pleine nature. Chaque week-end, il n'hésite pas à s'équiper de son sac à dos dernier cri, de sa montre connectée et à planter sa tente à seulement une heure de la capitale. Un passe-temps qu'il partage avec certains de ses collègues, échangeant volontiers conseils et bons plans de Robinson moderne.
"Je suis CSP+ et je conduis un SUV, mais j'aime me mettre en difficulté. C'est comme une cure thermale 2.0, mêlant aspects de survie et épreuves de Koh-Lanta : suis-je capable de faire du feu ?", explique Jean-Baptiste Bourgeois, directeur associé de We Are Social, résumant cette tendance où les businessmen endossent le rôle d'aventuriers le temps d'un week-end.
Cette popularisation du survivalisme est indissociable de l'émergence des "preppers", ces citoyens qui se préparent activement à affronter des situations extrêmes ou catastrophiques. "Ces dernières années témoignent de la propagation du survivalisme classique à ce qu'on appelle les preppers", analyse François Peretti, planneur stratégique indépendant. "D'une sous-culture libertarienne ancrée dans l'extrême droite, on passe à une culture mainstream, protéiforme, alimentée par une anxiété généralisée."
Dans un glissement sémantique révélateur, le terme "survivalisme" laisse place à celui, plus englobant et positif, d'"autonomie". "L'autonomie, c'est pouvoir partir où et quand on veut sans dépendre de personne. Avec un panneau solaire, un accumulateur, un filtre à eau, de bons vêtements et un réchaud, vous êtes libre", définit Aymeric de Rorthays, patron du Vieux Campeur.
Les aventures extrêmes de Bear Grylls dans l'émission "Man vs. Wild" (2006) ont contribué à démocratiser ces pratiques. Désormais, même Corinne, votre collègue de la DAF, peut s'y intéresser. Pas besoin cependant d'aller jusqu'à boire son urine pour survivre à la déshydratation, précise Aymeric de Rorthays. Le confort reste primordial pour cette nouvelle clientèle aisée.
"La pratique existe depuis longtemps mais avec le Covid, une clientèle CSP+ est arrivée avec des paniers à plusieurs centaines d'euros : tentes à 350€, montres connectées à 1000€... Un séjour all-inclusive revient moins cher !" L'autonomie répondrait à un besoin de"gens qui tournent en rond professionnellement".
Le Vieux Campeur n'est pas le seul à miser sur le filon des preppers. Nature & Découvertes dispose désormais d'un rayon "Survie" proposant panneaux solaires, couteaux suisses et pailles filtrantes. "Accompagner nos clients dans la nature fait partie de notre ADN. Post-Covid, nous avons vu un pic lié aux activités outdoor et à la reconquête de la nature", explique Pauline Jault, directrice communication.
Cependant, le terme "survivalisme" effraie encore. "Il reste associé à la fin du monde, c'est trop fataliste. Nous nous en éloignons au profit de la "micro-aventure"", poursuit Pauline Jault.
Une fois l'équipement acquis, il faut dénicher le terrain de jeu idéal. Certains n'ont pas à aller bien loin puisque Decathlon Travel propose désormais des stages de bushcraft (compétences de vie en nature) et séjours "retour à l'instinct sauvage" à 1h seulement de Paris.
"Sur nos 1000 séjours, 35 seulement ciblent cette tendance. Mais c'est un succès !" se réjouit Julie Bordez, brand manager. "Ces stages sont accessibles, pas besoin d'être un warrior. Et comme ils durent 2-3 jours, on ne prend pas de vacances."
Face à l'engouement, Nature & Découvertes lancera en juin 2024 "Les Expériences Nature & Découvertes", sa propre offre d'activités outdoor via une marketplace. "Nous proposions déjà des sorties nature mais les clients pourront désormais réserver en ligne : initiation au kayak, devenir autonome en forêt... Et à terme, des stages plus longs", détaille Pauline Jault.
L'objectif ? Apprendre les bases de la survie (faire du feu, s'orienter, construire un abri) tout en profitant des plaisirs de la nature : observer la faune, les étoiles, randonner... "L'élément rassembleur, c'est la connexion à la nature, une immersion totale en mettant de côté le matériel", complète Julie Bordez.
Dans le catalogue Decathlon Travel, pas de langue de bois : les termes "survie" et "aventure sauvage" sont mis en avant. "Lors des discussions marketing, cette sémantique a été questionnée. Mais in fine, c'est bien ce que recherchent les gens en ligne. Il ne s'agit pas du vieux fantasme morbide mais d'une survie positive dans la nature", assume Julie Bordez.
Si l'obsession des bunkers reste éminemment américaine, héritage de la Guerre Froide, la France n'est pas en reste en matière d'inquiétudes et de pessimisme ambiant, "patrie de la collapsologie" selon l'analyste Jérôme Fourquet. Sur les réseaux sociaux, Jean-Baptiste Bourgeois distingue trois grandes familles de survivalistes digitaux.
D'abord, ceux qui en font une tendance lifestyle vantant les bienfaits d'un retour à l'essentiel, comme le polémique Liver King, apôtre de l'alimentation crue et primitive. Ensuite, les influenceurs qui banalisent ces pratiques, à l'instar de MrBeast organisant des défis survivalistes quelque peu grotesques ("7 jours sur un radeau au milieu de l'océan").
Enfin, les véritables préparateurs, suivis par des millions d'adeptes, comme le Russe Sergei Trofimov partageant ses tutoriels de conception d'abris anti-atomiques. "Ces communautés ont un discours anxiogène mais aussi didactique sur ce qu'il faut faire en cas de chaos", note Jean-Baptiste Bourgeois.
Parmi les angoisses nourries, le risque nucléaire ressurgit avec la guerre en Ukraine, près d'un an après
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